une poubelle qui déborde, signe de la pollution humaine

UX design bullshit : quand le métier perd son sens

Voici un nouvel article UX design bullshit, je n’en fais pas souvent mais ça fait toujours du bien d’en sortir un de temps en temps… 😅 Aujourd’hui, je vais te raconter comment j’ai vu l’évolution du métier depuis ces 12 années d’activité. Je tiens à préciser que je donne ici mon avis et qu’il est normal que d’autres personnes perçoivent cela autrement. Merci donc de proposer des commentaires constructifs et non injurieux si tu as un avis à donner. 🫶🏻 C’est parti !

Au début, un métier porté sur l’humain en cohérence avec mes valeurs

Quand j’ai commencé à m’orienter vers mon choix professionnel en 2008, j’ai fait des études de psychologie et ergonomie pour le côté humain, envie d’aider autrui. Au final, quand le métier d’UX designer est apparu en France, cela m’a beaucoup parlé car très proche de ce que je faisais déjà en tant qu’ergonome. Ce que je voulais faire, c’était améliorer le quotidien des personnes en proposant une démarche qui part de leurs besoins pour leur faciliter la vie.

Depuis toutes ces années, mon fil rouge dans mon activité est l’amélioration du monde à travers une activité tournée vers le bien-être humain. Des valeurs fortes telles que le respect, la justice, l’ouverture et bien d’autres sont importantes dans mon métier. Ce sont des valeurs que je retrouvais dans le métier et la communauté qui le constituait.

La mode pour l’UX design a fait exploser le métier

Vers les années 2015 jusqu’à aujourd’hui, la communauté UX a vu exploser ce métier. Je suis très heureuse de cette explosion car j’ai toujours milité pour que ce métier soit connu et que d’autres personnes pratiquent cette démarche dans laquelle je crois. On a vu donc plusieurs facteurs de cette explosion apparaître :

  • rachat des agences spécialisées en UX par des grands groupes (Axance, Nealite…)
  • ouverture de formations spécialisées en UX dans l’enseignement
  • augmentation des personnes qui souhaitent faire une reconversion professionnelle en UX
  • augmentation des postes ouverts en UX design dans les grands groupes (ainsi que la création d’équipes design inexistantes jusqu’alors)

A ce moment, je me dis “chouette, ça se développe, le monde va dans le bon sens” (selon moi). Les entreprises voient alors le bénéfice d’avoir une démarche centrée usagers et l’argument de la croissance économique commence à fonctionner. Je me dis alors qu’on est dans un monde où il faut argumenter sur le terrain du gain d’argent et j’en profite : tous les moyens sont bons pour que la démarche soit appliquée, peu importe les raisons initiales.

L’explosion pour le métier d’UX devient incontrôlable

Ces dernières années, l’engouement pour le métier et la méthode a augmenté. Des fois, j’ai l’impression que c’est exponentiel !!! 😱

Nombre de recherches Google pour les mots “UX design” depuis que j’ai commencé à travailler dans le domaine

J’ai d’abord constaté que le métier n’était pas tout à fait compris par la plupart des personnes. Je t’en parlais déjà en 2018 dans cet article qui décrypte les offres d’emploi “bullshit” puis que la plupart des entreprises ne voient que la partie “interfaces” du métier dans cet article et cet autre article. Bref, il y a toujours une compréhension biaisée de ce qu’est réellement l’UX. Cela me fait d’ailleurs penser à l’effet Dunning-Kruger qui dit que moins on s’y connait dans un domaine, plus on a l’impression d’être expert·e et à l’inverse, plus on s’y connaît, plus on se rend compte qu’on a encore beaucoup à apprendre !!!

Bref, en gros on a pas mal de personnes qui ont acquis cette expertise UX (via des formations longues, courtes ou bien en autodidactes) et on a aussi des personnes qui pensent avoir acquis cette expertise ou qui pensent avoir compris la démarche et sa finalité mais qui n’en sont qu’aux prémisses de cet apprentissage. Du coup, le marché est très inégal. J’échange pas mal avec des personnes qui recrutent dans le domaine et elles ont du mal à trouver des profils qualifiés car il y a vraiment une hétérogénéité importante qui n’est pas forcément décelable sur un CV.

Au final, on a beaucoup de profils sur le marché de l’emploi mais également beaucoup d’offres et de postes à pourvoir (qui eux aussi peuvent avoir ou non compris la démarche en fonction de la maturité UX de l’entreprise). Tout le monde se met à faire de l’UX sans parfois savoir pourquoi ni comment. Le marché est brouillé et on tous et toutes un peu perdu·es là dedans !

Mais au final ? Pourquoi on fait de l’UX déjà ?

Avec ce boom, on voit fleurir l’UX partout : parfois pour réellement améliorer le monde et puis parfois pour d’autres raisons… On voit apparaître les dark patterns, des interfaces qui retiennent l’attention des utilisateurs le plus longtemps possible, des entreprises qui veulent gagner toujours plus d’argent sur le dos de leurs utilisateurs… Mais également de pratiques et organisations qui veulent lutter contre ces pratiques : designers éthiques, le legal design, entreprises à impact positif…

De plus, le digital qui était un domaine qui m’intéressait beaucoup pour son côté innovant et qui apporte beaucoup de valeur à notre société part à la dérive aussi selon moi. Metaverse et autre “innovation” viennent polluer encore plus la planète. Ce n’est pas parce que cela est dématérialisé que cela n’a pas d’impact environnemental et sociétal. Le métier d’UX est souvent rattaché au digital et on voit que maintenant dès que quelqu’un a une idée on va “faire une app !”. Une app pour aller chercher son pain, acheter son PQ ou autre… Comme toute innovation on a les deux faces de la pièce qui sont là : la face du “bien” et celle du “mal”. Tout dépend encore une fois de ce qu’on en fait et il est difficile de définir la limite car elle est souvent subjective avant d’être légiférée pour éviter tout abus.

Ce que je constate (là ce n’est que mon impression subjective), c’est que ce boom a fait, selon moi, plus de mal que de bien. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, la plupart des acteurs qui intègrent l’UX le font pour les “mauvaises raisons” : encore plus de croissance et de gain, utiliser les utilisateurs comme argument marketing sans se soucier de leur bien-être, toujours plus et encore plus peu importe les moyens et les finalités. Alors, oui “Carole, on n’est pas dans le monde des Bisounours !!! Nous sommes dans un monde capitaliste régit par le profit et la croissance.” Certes, j’ai une vision plutôt éclairée (et cynique) sur le sujet. Mais pourquoi ne pas réfléchir à faire autrement et avoir de l’espoir pour un monde (un peu) différent ?

Pourquoi ne pas aller vers le monde des Bisounours ?

Ces dernières semaines, je suis allée voir des conférences aux UX days et au Web2Day et certaines m’ont parues pertinentes. Dans un monde qui court à sa perte si on ne change pas les choses : Jean-Marc Jancovici en parlait dans la keynote de début des UX days (bientôt dispo sur la chaîne YouTube de FLUPA, sinon je te conseille cette BD excellente). Toutes les personnes qui l’ont vue m’ont dit avoir été secouées, mais que fait-on en tant que designers ? Deux autres conférences autour de ce sujet ont attiré mon attention au Web2Day. La première sur “le capitalisme peut-il sauver le monde ?” de Rob Spiro (bon ok on connaît déjà la réponse avant même de l’avoir vue 🤪, bientôt dispo sur la chaîne YouTube du Web2Day) où il explique que ce ne sont clairement pas les start-up qui sont montées qui vont changer la donne mais plutôt les associations et les lois (ça fait réfléchir sur comment on organise le monde tout de même !). La seconde portait sur “travailler moins pour vivre mieux” de Céline Marty (tu peux lire son livre ou regarder ses vidéos sur le sujet) où elle explique que travailler pollue (bullshit jobs, transports, énergie utilisée…). Bref, ne faudrait-il pas revoir nos modèles en modes de pensé ?

Ce que j’aimerais t’apporter dans cet article est une réflexion autour de notre métier. Est-ce qu’on n’est pas en train de faire du design une machine à exécuter et produire plus et embobiner nos utilisateurs pour les bénéfices croissants de l’entreprise ? A-t-on besoin de cela ? Pourquoi travaille-t-on de cette façon ? Je t’avoue que cet été, je n’ai pas de contrat prévu et je compte bien (travailler moins comme le propose Céline Marty 🙌) mais aussi travailler sur des modèles plus en adéquation avec mes valeurs de travail. J’ai envie d’inventer des méthodes ou outils qui permettent d’intégrer encore plus des composantes environnementales et sociétales pour plus de respect et moins de “bullshit”.

Les questions que je me pose en ce moment sont “comment ralentir la machine infernale dans laquelle on se trouve ?”, “comment intégrer l’humain autrement ainsi que le respect de la planète ?”, “comment faire pour intégrer ces méthodes dans le système capitaliste qu’on ne peut pas exclure de l’équation ?”… On ne peut de toute façon pas être irréprochable (à part faire un suicide collectif pour ne plus polluer, je ne vois pas d’autres solutions), mais déjà faire des choses à son échelle, c’est déjà pas mal ! Je suis également consciente que tout le monde n’a pas le luxe de pouvoir réfléchir à ces problématiques dans son entreprise (pyramide de Maslow, je ne t’oublie pas, on a d’abord besoin de manger et de sécurité avant tout autre chose). Bref, ma réflexion continue et j’espère avoir des éléments de réponses et autres bonnes surprises à te proposer très bientôt !

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Comments
  • Il y a la technique (ici l’UX), et il y a ce pour quoi on la met en pratique, soit le “sens” qu’on lui donne. A chacun de faire ses choix en conscience. On peut mettre ses talents d’UX au service de tout un panel de finalités. Tu le dis aussi, chacun a ses contraintes, et celles-ci pèsent évidemment dans les choix. Néanmoins, on a toujours le choix de regarder le sens de nos actions en face, sans faux semblants.

    • Carole dit :

      Merci Liv pour ton commentaire. Je te rejoins sur le fait que c’est bien d’avoir conscience de ce que l’on fait. Après à voir avec quelle marge de manoeuvre on peut ou pas refuser certains projets qui ne nous parlent pas. 😉

  • Marc Bergere dit :

    Carole, il est excellent ton article. L’UX, c’est très souvent du CX et ça peut troubler ta conscience.
    Un matin, tu te te réveille et tu regardes par la fenêtre, un café à la main, la fin d’un monde, la 5ème extinction en direct live… C’est juste très lent, c’est moins impressionnant qu’une chute de météorite et puis les millions de futurs immigrants climatiques ne sont pas encore à nos frontières. Alors, on lave sa tasse de café et on part au travail faire son taf d’UX, résoudre des problèmes de facilité d’usage à des fin d’augmentation de taux d’acquisition ou de taux de transformation.
    Tout dépends pour qui tu fais ton travail d’UX et si ça colle à tes valeurs et à ton sentiment d’être utile pour le monde (à ton niveau). En ce qui me concerne, quand j’étais dirigeant d’agence de com, j’ai toujours refusé de travailler pour Total, qui est une entreprise sans éthique et qui n’a jamais été impliqué dans la préservation du bien humain et de l’environnement.
    En fin de siècle dernier, j’ai conçu et réalisé le premier site web pour Monsanto. Ce n’est que quelques années après que je me suis aperçu combien cette entreprise était néfaste pour l’agriculture future et donc pour l’espèce humaine. On fait tous des boulettes mais on apprend de ses erreurs. Aujourd’hui, il est important de participer à préserver le vivant. Sais-tu que tous les spationautes sont pris aux tripes et parfois en pleure quand ils aperçoivent la terre dans le vaste vide intersidéral depuis la station spatiale internationale. C’est un choc. Notre terre est une planète unique et tellement vulnérable.
    L’UX design n’est pas un centre de coût comme une fonction support pour une entreprise mais un investissement avec un ROI attendu. Oui, il est là pour soutenir la croissance et le CA d’une entreprise. Il y a juste à bien aligner ses valeurs avec celles de l’entreprise pour laquelle il travaille. C’est sain et vertueux qu’une entreprise dégage des bénéfices, quand le RSE n’est pas qu’une façade ou que l’entreprise ne fait pas du green washing comme Total et autres gros pollueurs…
    JM Jancovici propose aux entreprises de se préparer à la décroissance afin de mieux gérer nos dernières ressources. A mon avis, l’UX designer est au centre de ce grand challenge et il sera un acteur clé de ce changement majeur !

    • Carole dit :

      Merci Marc pour ton témoignage. Pour moi, y’a pas à se flageller sur ce qu’on a fait (j’ai fait des missions pour des banques quand j’étais salariée alors que maintenant, je ne veux plus en faire) 😝. On fait au mieux dans le contexte dans lequel on est. Mais c’est quand même bien d’ouvrir les yeux, se documenter, essayer de comprendre quels sont les enjeux plus globaux dans lequel est le projet. C’est un peu dommage qu’on se restreigne trop souvent à nos tâches quotidiennes sur le projet. J’espère que la communauté pourra agir quand elle pense que c’est nécessaire pour faire changer les mentalités.
      De même, je partage ton analyse de cercle vertueux entre revenus des entreprises et RSE. On n’est pas obligé de faire de l’argent de façon non éthique. C’est plus compliqué, sûrement plus coûteux à court terme mais à long terme on pourra encore respirer sur Terre. 😌

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